Le Cabaret de Madame Grégoire

(article paru dans le numéro 1 de la revue Histoire & Histoire... du 13e)

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Situé le long de la Bièvre, au 41 de la rue Croulebarbe, en face de l'actuel square René Le Gall (champ de l'Alouette), le cabaret de Madame Grégoire nous fait remonter au XIXe siècle, alors qu’il était fréquenté par des grands noms du romantisme et autres personnages historiques. Madame Grégoire était la tenancière de ce cabaret et n'hésitait pas à louer ses charmes et ceux de ses serveuses comme le laisse sous entendre la chanson de Béranger.

Situé non loin des barrières, le vin (de contrebande ?) coulait à flots et les ménétriers faisaient danser les filles au son de leurs violons. De plus, sa situation non loin du moulin de Croubarbe, démoli en 1840, et du champ de l'Alouette faisait de cet endroit un lieu recherché par les amateurs de campagne, vin, musique et... des charmes de la patronne et de ses serveuses. C'est non loin de là qu'en 1826 s'est déroulé le drame de la bergère d'Ivry qui secoua le tout Paris en pleine époque du romantisme.

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Aujourd'hui, le cabaret est devenu l'Auberge Etchegorry qui est une des meilleures tables du 13e arrondissement avec ses spécialités du Sud-Ouest. J'y ai goûté l'une des meilleures escalopes de foie gras (gare au mien) aux pommes caramélisées et raisins qu'il m'ait jamais été donné de déguster. La famille Laborde a su garder le cachet de ce lieu historique avec la présence, entre autres, d'une immense fresque (malheureusement non signée) sur laquelle nous pouvons reconnaître attablés (de gauche à droite) le marquis de Lafayette (fatigué ?), Lamartine, Châteaubriand, Victor Hugo (qui tient son verre), le chansonnier Béranger (qui sert à boire), Frédéric de Courcy (à gauche de Béranger, juste au dessus de son bras qui sert à boire)  et, bien sûr, Madame Grégoire.

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En fait, cette fresque et tous les portraits présents dans cette auberge semblent être un véritable hommage à Pierre-Jean de Béranger (1780-1857). N'est-ce pas lui qui sert le vin, comme le ferait un hôte à ses invités ?

Béranger était, à son époque, le plus illustre des auteurs français, bien au-delà de nos frontières. Il était comparé à Molière, La Fontaine ou encore Voltaire. Le pouvoir en place le craignait. Aujourd'hui, son oeuvre est quasiment tombée dans l'oubli. Sa renommée était telle que lors de son décès, le gouvernement décida des obsèques nationales, ce qui permettait ainsi de pouvoir disposer tout au long du parcours des régiments de militaires afin d'éviter un soulèment populaire. La présence côte à côte dans cette auberge de portraits de Victor Hugo et Béranger n'est certainement pas un hasard et souligne la notoriété au moins égale des deux seuls écrivains français ayant été honorés par de telles obsèques.

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Portrait de Béranger

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Portrait de Victor Hugo

Lamartine parlait de Béranger dans les termes suivants : « le ménétrier dont chaque coup d'archet avait pour cordes les coeurs de trente-six millions d'hommes exaltés ou attendris ».

Il est intéressant de constater la similitude entre les gravures illustrant les chansons de Béranger « Le cabaret de Madame Grégoire » et « Le vieux ménétrier » (édition de 1864) et une partie de la grande fresque et d’un autre tableau encore présent dans l’Auberge Etchegorry. Qui a inspiré quoi ? Sans indice de date ou d’auteur concernant les tableaux de l’auberge, difficile de se prononcer mais laspect fortuit d’une telle ressemblance est écarté.

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Selon Jean Bachelot, Président de la Société d'Histoire et d'Archéologie du 13e arrondissement de Paris, contrairement aux idées reçues, rien ne permet d'affirmer que le château en arrière-plan est celui de la Reine Blanche aux abords des Gobelins.

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La famille Laborde est propriétaire de l’Auberge Etchegorry depuis 1962. Avant elle, l’ancien propriétaire la détenait depuis les années 1920-30. A son arrivée, ce dernier s’est débarrassé d’une vieille table « taillée à la hache », probablement ovale, sur laquelle on pouvait voir, entre autres, les signatures de Victor Hugo et de Béranger.

Nous savons que cette table a été cédée à un certain Monsieur Noël, entrepreneur en bâtiment, bien connu rue Croulebarbe où résident encore quelques membres de sa famille. Ce même Monsieur Noël l’a ensuite transmise à un parent habitant en banlieue.

Toute personne fournissant des informations permettant de retrouver la trace de cette table et de la photographier se verra offrir un abonnement gratuit d’un an à Histoire & Histoires... du 13e ainsi que d’une soirée dans l’Auberge Etchegorry.

Il en est de même pour les personnes nous fournissant des photos d’une série d’assiettes à l’éfigie du cabaret de Madame Grégoire dont voici un exemplaire ci-dessous :

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Paroles complètes de « Madame Grégoire » (Air : c'est le gros Thomas)

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C'était de mon temps

Que brillait madame Grégoire.

J'allais à vingt ans

Dans son cabaret rire et boire ;

Elle attirait les gens

Par des rires engageants.

Plus d'un brun à large poitrine

Avait là crédit sur la mine.

Ah ! comme on entrait

Boire à son cabaret

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D'un certain époux

Bien qu'elle pleurât la mémoire,

Personne de nous

N'avait connu défunt Grégoire ;

Mais à le remplacer

Qui n'eût voulu penser ?

Heureux l'écot où la commère

Apportait sa pinte et son verre

Ah ! comme on entrait

Boire à son cabaret

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Je crois voir encor

Son gros rire aller jusqu'aux larmes,

Et sous sa croix d'or

L'ampleur de ses pudiques charmes.

Sur tous ses agréments

Consultez ses amants :

Au comptoir la sensible brune

Leur rendait deux pièces pour une.

Ah ! comme on entrait

Boire à son cabaret

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Des buveurs grivois

Les femmes lui cherchaient querelle.

Que j'ai vu de fois

Des galants se battre pour elle !

La garde et les amours

Se chamaillaient toujours,

Elle, en femme des plus capables,

Dans son lit cachait les coupables.

Ah ! comme on entrait

Boire à son cabaret

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Quand ce fut mon tour

D'être tout le maître chez elle,

C'était chaque jour

Pour mes amis fête nouvelle.

Je ne suis point jaloux :

Nous nous arrangions tous.

L'hôtesse, poussant à la vente,

Nous livrait jusqu'à la servante.

Ah ! comme on entrait

Boire à son cabaret

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Tout est bien changé :

N'ayant plus rien à mettre en perce,

Elle a pris congé

Et des plaisirs et du commerce.

Que je regrette, hélas !

Sa cave et ses appas !

Longtemps encor chaque pratique

S'écriera devant sa boutique :

Ah ! comme on entrait

Boire à son cabaret

Extraits du « Vieux ménétrier » dans laquelle Béranger fait une fois de plus allusion au cabaret de Madame Grégoire :

[...]

Oui, dansez sous mon vieux chêne ;

C'est l'arbre du cabaret.

Au bon temps toujours la haine

Sous ses rameaux expirait.

Combien de fois son feuillage

Vit nos aïeux s'embrasser !

Eh ! lon lan la, gens de village,

Sous mon vieux chêne il faut danser.

Du château plaignez le maître,

Quoiqu’il soit votre seigneur :

Il doit du calme champêtre

Vous envier le bonheur ;

Triste au fond d’un équipage,

Quand là-bas il va passer,

Eh ! lon lan la, gens de village,

Sous mon vieux chêne il faut danser.

Vous pouvez écouter la chanson de Madame Grégoire sur le site de l'auberge Etchegorry et celui de Jean Lentignac :

http://www.etchegorry.com/historique.html 

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Auberge Etchegorry

41, rue Croulebarbe

75013 Paris

tel.: 01 44 08 83 51

Ouvert du mardi au vendredi midi et soir, le samedi soir

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Il ne reste donc plus qu'un personnage à identifier sur cette fresque, c'est celui sur la droite, qui tourne le dos et s'adresse à une serveuse en levant le bras.

Toute personne nous permettant de l'identifier de manière certaine gagnera un abonnement d'un an à Histoire & Histoires... du 13e ainsi qu'un repas pour deux personnes dans cette auberge, l'une des meilleures tables du 13e arrdt, voire de Paris.